Je viens de passer le mois de février à Dasso, dans le Bénin profond. Pas d’électricité, quelques points d’eau dans le village, des pistes en mauvais état, des communications téléphoniques difficiles, une boîte postale à 47 kilomètres, le pasteur Amos Agbindo Bankolé vit là avec sa femme Rachel près du village qui l’a vu naître il y a 53 ans. J’ai partagé sa vie quotidienne dans le cadre du programme d’échanges de pasteurs mis en place depuis trois ans par le Défap - Service protestant de Mission et la Coordination « Témoigner Servir » de l’ERF. Je ne pouvais pas trouver meilleur guide pour rencontrer en vérité les habitants de cette région où la population n’a, comme seules ressources, que l’agriculture et la pêche en rivières ou en lacs.
J’ai été frappé par l’écart considérable entre la ville, même moyenne, et la campagne qui commence à quelques kilomètres des grands axes routiers. Ici, seulement des maisons basses en construction traditionnelle ou en parpaings et toit de tôle, des poules, des chèvres, parfois des cochons le tout en liberté. Le seul bâtiment qui semble achevé et maintenu en bon état c’est ...la mosquée. La pauvreté se voit. Elle se dit aussi, très vite, souvent dès le début de la conversation, avec parfois une demande directe, presque brutale. Combien de fois m’a-t-on dit : « Qu’est-ce que tu me donnes aujourd’hui ? ». Le moindre service rendu fait intervenir un paiement en argent dans une sorte de marchandage : combien tu veux ? je te donne ... et l’accord finit par intervenir. Une seule fois nous n’avons pas dû payer, quand un jeune nous a fait traverser le fleuve Ouémé sur sa pirogue. « Nous sommes pauvres, la vie est difficile. Si la récolte est mauvaise c’est encore pire et la pêche donne de moins en moins de poisson sans doute parce qu’il y a trop de pêcheurs. » J’avoue m’être demandé si les gens n’ont pas perdu tout espoir d’avoir un jour une vie meilleure ...
On comprend que dans ce contexte de précarité et de dépendance la plupart des gens voient le monde et leur vie fortement pris dans un réseau de forces obscures. En même temps, ils sont comme paralysés devant toute possibilité de changement. En effet, ici le droit à l’erreur n’existe pas ; si, par exemple, tu changes la manière de cultiver ton champ, si tu cesses de brûler les herbes pour les enfouir dans le sol et si tu échoues, tu meurs de faim. Il n’y a pas d’alternative parce qu’il n’y a pas d’argent pour acheter ce que l’on ne produit pas. La non maîtrise de la quasi totalité des composantes de la vie rend la plupart des personnes craintives face à tout changement et, en même temps, très réceptives à toutes les formes du religieux. Il paraît que le Vaudou conserve encore de nombreux adeptes. En tout cas, le rite nécessite une petite forêt sacrée moyennant quoi il reste encore quelques grands arbres dans un paysage où ils ont pratiquement tous disparu ainsi que la flore et la faune qu’ils abritaient. Quant aux « églises » de toute sortes, la plupart issues de la tradition protestante, on en trouve un nombre considérable depuis le « Christianisme céleste » jusqu’à « l’Eglise chrétienne rachetée de Dieu » en passant par « l’Eglise évangélique Union renaissance d’homme en Christ » et « l’Eglise biblique de la vie profonde ».
J’ai été associé à la célébration du culte avec cène dans cinq temples différents. J’ai apporté la communion à l’issue du culte à des personnes âgées. J’ai pris la parole aux obsèques d’une paroissienne âgée autrefois très active dans l’Eglise et jeté de la terre trois fois sur le cercueil (mais je n’ai pu aller à la veillée, de minuit à 5 h du matin, une semaine après les obsèques). J’ai participé à une cérémonie d’attribution du nom pour un bébé de huit jours. Quand j’ai pris ce bébé dans les bras, prononcé en français une prière pour lui et ses parents et donné la bénédiction j’étais vraiment très très ému... Mais il faut bien reconnaître que la langue constitue un barrière réelle ; rares sont les personnes qui maîtrisent assez bien le français. Il aurait fallu apprendre la langue « fon » pour communiquer avec la population et partager davantage le ministère de mon collègue.
Le début de mon séjour a été conditionné par le fait que le pasteur Agbindo était coordonnateur de la Commission électorale d’arrondissement. J’étais là-bas en pleine période de préparation de l’élection du président de la république. Les gens devaient s’inscrire sur les listes et recevoir leur carte d’électeur. Depuis des bureaux (en plein air !) répartis en différents lieux, les listes de la journée étaient centralisées à la Commission électorale d’arrondissement pour y être vérifiées et transmises à la Commission départementale. Intéressant n’est-ce pas, pour un Français, de voir qu’un pasteur est associé en tant que responsable à une action éminemment politique. Confiance faite à l’Eglise et prise en compte de son autorité ou utilisation intéressée voire prise en « otage » : je ne sais qu’en penser. Toujours est-il que l’Eglise protestante méthodiste du Bénin, bien qu’elle soit petite quant au nombre de membres et de pasteurs jouit d’une réelle reconnaissance et intervient de manière pertinente et efficace dans la société.
Des cultes colorés pleins de chants de musique et de danse Habits magnifiques aux couleurs lumineuses, mélange extraordinaire de motifs parfois fort complexes, vraiment, c’est pas la couleur qui ! Quand tout est prêt, la chorale se range devant le temple ou même sur une place assez éloignée et, pasteurs en tête, un cortège défile en chantant et dansant jusqu’à l’intérieur où chacun gagne sa place. Les chants ne sont pas tous de composition récente. C’est quelque chose d’entendre la mélodie de « Debout sainte cohorte » accompagnée par une fanfare, des tambours et des clochettes et chantée joyeusement par une foule incapable de rester immobile et qui donc se met tout de suite à danser. La prière est fervente, l’assemblée répond souvent « amen ». Parfois les diacres réveillent les dormeurs Il faut dire qu’un culte prévu à 10 heures peut commencer avec presque une heure de retard et se terminer vers 13 h 30 si bien que certains se sentent libres de se déplacer et que si le bébé a faim sa maman lui donne le sein, tout simplement, pendant que le pasteur achève sa prédication. Autre particularité intéressante : « l’action de grâce ». Il s’agit en fait d’une offrande que chacun vient déposer dans une corbeille placée devant le chœur en chantant et en dansant. Un diacre surveille l’opération pour que certains ne soient pas tentés de se servir mais cela lui permet aussi de voir si la personne donne une pièce ou un billet ... De plus, chaque paroissien méthodiste dispose d’un carnet personnel sur lequel il inscrit chaque année la somme qu’il s’engage à donner à son Eglise.
L’accueil que j’ai reçu a été vraiment enthousiaste, chaleureux. Les gens étaient heureux de voir un Blanc protestant, un pasteur qui venait jusqu’à eux et qui acceptait de vivre comme eux pendant quelques temps. Ils étaient fiers aussi car c’est chez eux que je suis venu et pas ... chez les autres. L’Eglise protestante méthodiste du Bénin a connu en effet une crise grave dans les années 97 -2000. Une partie des pasteurs et des paroisses ont voulu modifier la constitution de l’Eglise née de son origine anglaise (méthodiste) mais influencée plus tard par le Calvinisme quand la société des Missions de Paris a pris le relais au moment de la domination française sur le Dahomey. L’idée de modifier une constitution n’est pas aberrante en elle-même mais quand elle vise à permettre à un homme de rester président de l’Eglise à vie, on peut légitimement s’interroger sur les motivations évangéliques d’un telle modification ... L’Eglise protestante méthodiste du Bénin a été reconnue tant par l’Etat béninois que par les instances internationales comme la légitime continuatrice de cette mission commencée en 1843 mais la division avec « l’Eglise protestante méthodiste du Bénin Conférence » demeure et si un groupe de laïcs essaye de promouvoir une réconciliation, beaucoup de paroissiens souffrent de cette situation et de la division qui déchire les familles ou même les couples.
Malgré un brassage de population impressionnant, malgré tous les média à notre disposition en Occident je crains que nous n’ayons perdu une conscience concrète de ce que signifie l’Eglise universelle. Il n’y a plus de « missionnaires » pour nous raconter comment on vit là-bas ! et la communication avec les Africains en France n’en est qu’à ses débuts même si ceux-ci sont prometteurs. Le premier apport de ce programme d’échanges de pasteurs me semble justement de donner un visage à cette Eglise de Jésus-Christ sur la terre entière par l’intermédiaire d’une relation directe entre des personnes et des paroisses. Car il n’y a pas d’amour sans connaissance et il n’y a pas de connaissance sans rencontre, sans partage d’une tranche de vie, sans des regards qui se croisent, des mains qui se tiennent, des mots qui s’échangent. Certes, le pasteur Amos Agbindo Bankolé connaît déjà l’Europe puisqu’il a fait un an d’études en Angleterre et à participé à l’équipe CEVAA qui a visité la Région Sud Ouest de l’ERF dans les années 80. Mais à travers notre rencontre, ce sont l’Eglise protestante méthodiste du Bénin et l’Eglise réformée de France qui seront enrichies.
Question difficile en vérité ! A trois jours des élections, le processus électoral semble se dérouler normalement mais la tâche politique est immense et les mauvaises habitudes stigmatisées dans un texte très intéressant voté par le dernier synode de l’Eglise auront certainement de mal à disparaître... Le Bénin qui n’a comme ressources que des exportations agricoles a de grandes difficultés a faire valoir ses droits face aux subventions que les pays nantis accordent à leurs producteurs. Sans doute que le coton béninois est de moins bonne qualité mais les cours mondiaux sont trop bas pour rémunérer convenablement les agriculteurs du pays ... Et ce sentiment de ne pouvoir changer sa situation qui fait que l’on demande toujours de l’aide aux autres ? En méditant le texte de Marc qui parle du paralytique porté par ses amis je me disais que ce serait là aujourd’hui le vrai miracle, non pas forcément un relèvement instantané et spectaculaire mais une libération de « tout l’homme » y compris de ce qui empêche toute amélioration de la vie simplement au plan matériel. Je crois vraiment que, malgré toutes les montagnes à déplacer, un avenir différent est possible pour tous ces hommes et ces femmes, un avenir qu’ils construiront eux-mêmes (même si nous sommes tous responsables de notre avenir commun) en se gardant des mirages du monde occidental. Un exemple : pour la production d’électricité si utile tout de même pour la vie quotidienne, faut-il construire des centrales nucléaires ou installer localement des panneaux solaires ? Au risque de ne pas être compris, j’affirme que l’aide directe profite davantage à ceux qui l’apportent qu’à ceux qui la reçoivent et que l’aide nécessaire doit passer par des instances communes où tous ceux qui donnent et tous ceux qui reçoivent décident ensemble. Je crois surtout que nous avons à combattre l’ignorance qui nous permet de rester confortablement installés dans notre indifférence pour en sortir de temps en temps quand les média nous assomment d’images nouvelles et spectaculaires (comparer les réactions provoquées par le tsunami et par le tremblement de terre au Cachemire).
Nous aurons la chance de recevoir au mois de novembre 2006 le pasteur Amos Agbindo Bankolé. Il est avant tout un frère : c’est comme un frère qu’il faudra l’accueillir.
Freddy Dhombres, Arles, 2 mars 2006
* Iovo : le Blanc. La salutation est la même, quel que soit le moment de la journée !