J’étais au Togo ; à Lomé, la capitale ; dans l’église méthodiste ; chez le couple pastoral José et Linette Sohey.
Un pays sous la chape de plomb d’une dictature depuis 39 ans. L’espoir soulevé par la mort d’Eyadema en février 2005 a été vite dissipé par l’installation de son fils Faure Gnassingbé et par la répression sanglante au moment des élections en avril. On sent les gens à la fois las, découragés - et en même temps avec une sérénité et la foi que, tôt ou tard, les choses doivent changer. Le Togo n’est pas dépourvu d’atouts économiques (phosphates et un port d’eau profonde), et tout le monde mange à sa faim. Mais la vie est de plus en plus difficile ; 10 francs CFA, ça compte.
Lomé, le lieu des conférences internationales. Je m’attendais à quelques quartiers bien modernes, européanisés. Pas du tout. C’est une ville complètement africaine ; pendant un mois où je me suis baladé partout je n’ai vu qu’une douzaine de Blancs. Routes en très mauvais état, détritus de partout ; les Togolais disent que les choses se sont fortement dégradés ces dernières années. On ne voit aucun effort de la part de l’état. Tout le monde doit se débrouiller. Partout des étals, des marchands ambulants. On peut tout acheter - à condition d’avoir de l’argent. Tant de jeunes, même diplômés, n’ont pas d’autre emploi que la revente ou le taxi-moto. Et pourtant, très peu de mendiants. Et je me suis toujours senti en sécurité - sauf quand un militaire en colère m’a crié dessus...
Une petite église d’une trentaine de paroisses uniquement au sud du pays, beaucoup moins grande et étendue que l’Eglise Evangélique Presbytérienne. Il y a toutes sortes d’autres églises, notamment les Assemblées de Dieu et des indépendantes, les protestants tous confondus étant plus nombreux que les catholiques. Le sud du pays est plutôt chrétien (33% de la population) les musulmans (22%) plus nombreux vers le nord. 45% des Togolais restent animistes, mais cette proportion diminue rapidement au profit des musulmans et des chrétiens. Dans l’église méthodiste j’ai vu des équilibres surprenants. A la fois une forte et stricte tradition liturgique (je me suis retrouvé à bien des égards dans l’église anglicane anglaise de mon enfance !) et en même temps une liberté et une spontanéité dans les réunions de prière où tous participent, parfois bruyamment. A la fois une mise en scène préparée et formaliste (pasteurs en robe, couleurs liturgiques, chorales en tenue, processions) et en même temps une intériorité de la prière visiblement profonde. Pendant le même culte des cantiques qu’on appellerait « classiques » où personne ne bouge, accompagné seulement de l’orgue, et aussi des chants très rythmés, avec orchestre, percussion et cette louange du corps qui s’exprime si naturellement. Mais pas une exubérance ; frapper dans les mains, danser, tout est coordonné, avec même, je dirais, un retenu ; c’est donc d’autant plus fort comme expression de la prière. Autre équilibre - où plutôt un paradoxe : il y a un sens où les Africains sont beaucoup plus cléricaux que nous. Le pasteur a droit à beaucoup de respect. Attention, c’est le Révérend Pasteur ! Par contre, je trouve que dans bien des églises réformées en France nous sommes beaucoup plus cléricaux en ce qui concerne les cultes et les prédications. J’ai été très frappé par l’effort de formation des prédicateurs et de ceux qui président le culte. Dans l’église où je me trouvais ils ont deux cultes par dimanche, plus un autre en semaine, et deux réunions de prière qui comportent aussi une prédication. Et pourtant, le pasteur prêche rarement plus d’une fois. Mais il forme beaucoup ; il y a 32 prédicateurs laïcs ! (pour 300 personnes aux cultes le dimanche). Tous n’exercent pas encore, mais ils participent tous à une formation biblique chaque semaine. Plus que la moitié sont des jeunes ; j’ai vu deux jeunes filles de 20-25 ans prêcher et conduire le culte. Leur soif d’apprendre, leur désir de servir est impressionnant. Autre détail : les trois textes du dimanche sont toujours étudiés dans toutes les réunions bibliques de la semaine. Ce qui faisait qu’au culte on était vraiment bien préparé pour recevoir le message de textes devenus familiers.
Un couple pastoral, avec sept enfants entre 4 mois et 14 ans (dont deux adoptés), une sœur étudiante, deux domestiques, un autre pasteur hébergé provisoirement, et rares étaient les repas où il n’y avait pas deux ou trois autres parents ou amis de plus.... C’est dire la variété des relations possibles. Et avec cela, essentiellement une harmonie - très peu de chamailleries - avec même les ados participant sans broncher aux tâches ménagères de tous les jours. Je crois que ce qui m’a marqué le plus dans cette famille (qui était en fait, avec une quinzaine de personnes, un microcosme de l’église), est la façon dont les gens vivent la prière. Ils profitent de tout moment pour prier ensemble. C’est quelque chose de naturel ; ce n’est pas forcé ou pesant. Non seulement au début du repas, mais avant un trajet en voiture, ou après, ou dans la rue pour prier spontanément pour quelqu’un. Le pasteur José a été hospitalisé pendant une semaine, et à son retour la famille s’est réuni pour prier. Ils ont une conscience reconnaissante pour chaque jour, même pour chaque partie de la journée. Il faut dire que la vie est autrement plus précaire là-bas que chez nous, mais est-ce vraiment la raison ? Cette façon de vivre la prière est comme une respiration spirituelle que j’ai trouvé très reposante. Cela remet la journée, les activités en place. On dit souvent que le rythme de la vie en Afrique est plus lent, et c’est vrai - mais ce n’est pas cela qui oblige à prier, évidemment.
Tout le monde le dit, et c’est vrai : on ne revient pas d’un séjour en Afrique indemne. J’ai attrapé le virus ; je n’ai qu’une hâte - d’y retourner ! J’y allais avec plaisir et anticipation, mais la qualité des relations humaines et la profondeur toute naturelle de la foi que j’ai vue et que j’ai pu partager m’ont marqué bien au-delà de ce que j’attendais...
Malcolm White