Le dimanche suivant le séisme en Haïti, une femme nommée Cécilia se rend à la cathédrale de Port au Prince. Celle-ci n’est plus qu’un amas de gravats. Seule une grande croix blanche, à l’extrémité de l’édifice, a échappé à la destruction. Elle se dresse, triomphante et Cécilia s’écrit : « c’est le message du Christ rédempteur ! Il nous aime ! Il continue de protéger Haïti ! » (Le Monde du 19.01.10). Certains trouveront ce cri révoltant, car sous les gravats des dizaines de paroissiens sont ensevelis. D’autres y verront l’expression d’une foi naïve et puérile. Je crois pourtant qu’à travers ce cri, Cécilia nous dit quelque chose d’essentiel de la foi chrétienne : le Dieu vivant, c’est le crucifié. Le vainqueur de la mort, c’est celui qui porte la trace des clous et des coups qu’il a reçus. Le Christ ressuscite avec ses blessures.
Cécilia nous rappelle ainsi que croire en la résurrection ne consiste pas à fermer les yeux sur le malheur mais à regarder ce qui peut en surgir de vivant. Si la foi se concentre sur le tombeau ouvert en oubliant la croix, elle est vide. Vide de réalité, vide d’humanité, vide de sens. Au contraire, si la foi intègre la double identité du Christ, crucifié-ressuscité, elle offre au croyant lucidité et force vitale.
Entre la vie passée que nous idéalisons souvent, la vie présente dont ne voyons que les aspects négatifs et la vie à venir dont nous rêvons, le crucifié-ressuscité nous ramène à notre réalité : une vie où s’entremêle la vie et la mort, la joie et la tristesse, la grandeur et la bassesse, l’élan et le repli, la laideur et la beauté, la blessure et la douceur, le malheur et la tendresse, le bien-être et le vague à l’âme, les certitudes et les doutes. On rêve de pureté et on reste mélangé. On voudrait délimiter ce qui est bien et ce qui est mal, ce qui est vrai et ce qui est faux, séparer le malheur du bonheur pour en jouir plus intensément. On voudrait laisser la croix derrière pour contempler le ressuscité. Mais voilà : la mort est irrémédiablement cousue à la vie et cet entrelacement est la marque de notre humanité. Une vie sans souffrances, sans difficultés, sans questions, ça n’existe pas. Nous sommes cousus de fils blancs et de fils noirs. L’hiver et l’été se chevauchent dans nos vies quel que soit le rythme des saisons. Haïti vient de nous le rappeler.
Mais la Bonne Nouvelle, c’est que le crucifié-ressuscité nous aide à assumer cette réalité parce qu’elle est inscrite dans sa chair : il est blessé mais vivant, abattu mais debout. La mort n’est pas éliminée, mais son pouvoir destructeur est vaincu. La résurrection du crucifié donne la possibilité de vivre avec la mort, la souffrance et les malheurs sans se laisser dissoudre par la peur ou le chagrin. C’est ce qu’exprime le cri de Cécilia, contemplant la croix intacte au milieu des ruines de la cathédrale de Port au Prince. Entre la vie et la mort si intimement mêlées dans nos existences, c’est une question de coefficient : un jour je pleure, un jour je ris, mais quand je ris la vie compte double.
Didier Crouzet